vendredi 26 mars 2010

Carnets, 19 février (3/4): Zhaoxing, la Venise de bois

Les Cinq Doges de Tchao-sing
Je l’avoue, j’avais peur. C’est le premier endroit touristique où je mets les pieds depuis un bout de temps. Effectivement, touristique, ça l’est : des boutiques de souvenirs et restaurants dans toutes les rues, des rabatteurs qui veulent t’attirer dans leur hôtel à gogos. J’échange quelques mots avec un couple de Français bien courageux : la cinquantaine, ils étaient dans le même bus que moi ; depuis cinq ans, chaque année ils passent un mois sur les routes de Chine…
Une nuit ici suffira, c’est sûr, mais quel charme ! La ville est bâtie autour d’une rivière, dont les deux bras forment deux canaux entre les demeures de bois. Du linge de couleur pend aux fenêtres, sur un dispositif ingénieux : une barre parallèle à la façade repose sur deux barres perpendiculaires plantées dans le mur.
Cinq clans Dong se partagent Zhaoxing, à chacun sa « tour du tambour » (鼓楼), à  chacun sa vertu cardinale : le sens du juste (yi, 义), le sens de l’humain (ren, « jen », 仁), le sens des rites (li, 理, LI si Anne Cheng lit ce message !), le discernement (zhi, « tcheu », 智) et la confiance (xin, « sin », 信). Sur une base de quatre piliers de bois, elles s’élèvent en étages en une dizaine de niveaux à quatre, six ou huit côtés, tels les pans d’une grande robe à crinoline.
Les bandes blanches sont peintes de toutes sortes de scènes:
Je déambule le long des canaux, d’une tout l’autre, jusqu’aux rizières qui ceignent le village et s’étirent dans la vallée. Harmonieux potagers également, où poussent élégiaquement salades, poivrons, colza, soja, pour garnir les étals fournis des maraîchers sur la rue principale.
Je recroise mes Français près d’une vieille femme qui bat un tissu indigo à l’aide d’une masse. C’est, me dit-elle, pour que son envers prenne un aspect soyeux. Dans tout Zhaoxing, le bruit sour et régulier des masses rythme la tombée du soir.

Montée vers Tang'an
Plus haut dans la montagne, le village de Tang’an (堂安) surplombe la vallée et ses rizières. J’y monte doucement. Je suis sans cesse dépassé par des motos, des minibus, et même des cars et de gros camions. Un coup de klaxon impérieux vient rappeler la loi du plus fort.

Je fais une pause dans un petit village où je redeviens gamin. C’est un moment exceptionnel dans la vie d'un économiste, homme sérieux et terne par excellence. Je blague avec des mômes – en fait ils se moquent de mon accent, et moi du leur. Enfin ça rit beaucoup. En-dessous de nous, une femme Dong lave longuement des habits, dans une bassine remplie d’eau qu'elle a puisée dans la mare voisine.
Peu après, un détail subtil réveille mon instinct sherlockholmesque et m'apprend que je ne suis pas le premier touriste à Tang’an : à droite de la route, un panneau de bois pointe vers un chemin qui mène au village plus directement que la grand-route. Ascension. Puis : très beau village en bois n°12.

(Passer par la case départ et lire la suite)

Carnets, 19 février (3/4): Zhaoxing, la Venise de bois

Les Cinq Doges de Tchao-sing
Je l’avoue, j’avais peur. C’est le premier endroit touristique où je mets les pieds depuis un bout de temps. Effectivement, touristique, ça l’est : des boutiques de souvenirs et restaurants dans toutes les rues, des rabatteurs qui veulent t’attirer dans leur hôtel à gogos. J’échange quelques mots avec un couple de Français bien courageux : la cinquantaine, ils étaient dans le même bus que moi ; depuis cinq ans, chaque année ils passent un mois sur les routes de Chine…
Une nuit ici suffira, c’est sûr, mais quel charme ! La ville est bâtie autour d’une rivière, dont les deux bras forment deux canaux entre les demeures de bois. Du linge de couleur pend aux fenêtres, sur un dispositif ingénieux : une barre parallèle à la façade repose sur deux barres perpendiculaires plantées dans le mur.
Cinq clans Dong se partagent Zhaoxing, à chacun sa « tour du tambour » (鼓楼), à  chacun sa vertu cardinale : le sens du juste (yi, 义), le sens de l’humain (ren, « jen », 仁), le sens des rites (li, 理, LI si Anne Cheng lit ce message !), le discernement (zhi, « tcheu », 智) et la confiance (xin, « sin », 信). Sur une base de quatre piliers de bois, elles s’élèvent en étages en une dizaine de niveaux à quatre, six ou huit côtés, tels les pans d’une grande robe à crinoline.
Les bandes blanches sont peintes de toutes sortes de scènes:
Je déambule le long des canaux, d’une tout l’autre, jusqu’aux rizières qui ceignent le village et s’étirent dans la vallée. Harmonieux potagers également, où poussent élégiaquement salades, poivrons, colza, soja, pour garnir les étals fournis des maraîchers sur la rue principale.
Je recroise mes Français près d’une vieille femme qui bat un tissu indigo à l’aide d’une masse. C’est, me dit-elle, pour que son envers prenne un aspect soyeux. Dans tout Zhaoxing, le bruit sour et régulier des masses rythme la tombée du soir.

Montée vers Tang'an
Plus haut dans la montagne, le village de Tang’an (堂安) surplombe la vallée et ses rizières. J’y monte doucement. Je suis sans cesse dépassé par des motos, des minibus, et même des cars et de gros camions. Un coup de klaxon impérieux vient rappeler la loi du plus fort.

Je fais une pause dans un petit village où je redeviens gamin. C’est un moment exceptionnel dans la vie d'un économiste, homme sérieux et terne par excellence. Je blague avec des mômes – en fait ils se moquent de mon accent, et moi du leur. Enfin ça rit beaucoup. En-dessous de nous, une femme Dong lave longuement des habits, dans une bassine remplie d’eau qu'elle a puisée dans la mare voisine.
Peu après, un détail subtil réveille mon instinct sherlockholmesque et m'apprend que je ne suis pas le premier touriste à Tang’an : à droite de la route, un panneau de bois pointe vers un chemin qui mène au village plus directement que la grand-route. Ascension. Puis : très beau village en bois n°12.

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jeudi 25 mars 2010

Carnets, 19 février (2/4): Encore des miles

Long trajet. J’accumule, décidément ! Quarante-quatre heures de car, de jour, depuis mon arrivée samedi dernier à Kaili. Je m’y suis fait, à l’inconfort, à la saleté, au bruit, à la durée ; et  je regarde par la fenêtre.
On rejoint la route principale. A l'intersection, des vieilles dames stationnées sous des auvents prennent le bus d’assaut et toquent aux vitres, exhibant de beaux œufs blancs à vendre, et qui font envie. Je sors de mon sac un paquet de biscuits secs, une spécialité de Tsong-ts’iang : bien bourratifs, fourrés à la pâte de haricot rouge. Une lampée d’eau, et j’en fais mon repas de midi.
A la gare de Tsong-ts’iang, de retour après ce crochet de deux jours par le Mont de la Lune, je change illico pour le bus de Zhaoxing (« Tchao-sing », 肇星), village Dong cette fois et ma prochaine étape. Rien, mais rien ne me convaincrait de refaire le tout de cette ville morte, fût-ce près de la gare ; j’attends dans le bus son départ. Trois heures plus tard, je suis à Zhaoxing.

Ah si, quand même; Tsong-ts'iang c'est ça:
Ca donne 'achement envie. Allez, c'est parti.

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Carnets, 19 février (2/4): Encore des miles

Long trajet. J’accumule, décidément ! Quarante-quatre heures de car, de jour, depuis mon arrivée samedi dernier à Kaili. Je m’y suis fait, à l’inconfort, à la saleté, au bruit, à la durée ; et  je regarde par la fenêtre.
On rejoint la route principale. A l'intersection, des vieilles dames stationnées sous des auvents prennent le bus d’assaut et toquent aux vitres, exhibant de beaux œufs blancs à vendre, et qui font envie. Je sors de mon sac un paquet de biscuits secs, une spécialité de Tsong-ts’iang : bien bourratifs, fourrés à la pâte de haricot rouge. Une lampée d’eau, et j’en fais mon repas de midi.
A la gare de Tsong-ts’iang, de retour après ce crochet de deux jours par le Mont de la Lune, je change illico pour le bus de Zhaoxing (« Tchao-sing », 肇星), village Dong cette fois et ma prochaine étape. Rien, mais rien ne me convaincrait de refaire le tout de cette ville morte, fût-ce près de la gare ; j’attends dans le bus son départ. Trois heures plus tard, je suis à Zhaoxing.

Ah si, quand même; Tsong-ts'iang c'est ça:
Ca donne 'achement envie. Allez, c'est parti.

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Carnets, 19 février (1/3): Des collines, des rizières et des hommes

Seven o’clock
Ce n’est pas le réveil qui me tire du sommeil, mais le klaxon impérieux de la navette de huit heures. Pantalon et polaire enfilés, mes affaires en vrac sur les lits jumeaux, je sors mains dans les poches dans l’air frais. Les rues du village sont calmes, le ciel est pur, pas une autoroute à cinq heures à la ronde.

Je compte rester une matinée de plus dans ce bout du monde qu’est le Mont de la Lune, mais je vais remercier mon chauffeur pour son aide de la veille et le prévenir que je prendrai la navette de l’après-midi. Décidément très sympathique, il accueille ma matitudinalité d’un grand sourire.

Et quand je lui explique mon dessein de prolonger mon étape d’une demi-journée pour voir le marché de Tsia-tsiou, il confirme ma belle impression d’un caractère commun à beaucoup de Chinois : quand ils ne savent pas, ils vous diront n’importe quoi pour ne pas l’avouer, mais quand ils savent, ils feront tout pour vous aider. Sauf s’ils ont quelque chose à vous vendre, quand même !

Le chauffeur n’a rien à vendre, et il me répond donc que c’est pure perte que de retarder mon départ : les Miao fêtent le Nouvel An (comme j’ai pu le voir la veille) et restent dans leur collines ; pas d’espoir pour moi de voir les costumes chatoyants des peuples de ces collines. Ce sera un tout petit marché.

Il est huit heures. Vous m’attendez cinq minutes ? Je cours chercher mes affaires. En hâte je roule mon sac de couchage, j’empaquète ma trousse de toilette, je fourre tout ça dans mon sac, rapide tour d’horizon, sac bouclé je dévale l’escalier extérieur. Je tombe nez à nez avec la patronne. Je lui rends la clef, je lui dis que je pars. Me rendre la caution. Elle n’a pas les 10 kuais. Cinq suffiront. Je cours vers la navette, cachée derrière un angle. Elle est toujours là.

Le chauffeur rigole de me voir si pressé. Derrière moi, la patronne rigole de me voir si pressé. Moi je rigole aussi, et je suis soulagé.

Le chauffeur me dit de décompresser et de m’asseoir à côté de lui, sur le siège de droite à l’avant du car. Il met le contact. La descente merveilleuse vers la civilisation commence.

MC Saint Pierre
MC Saint Pierre est au platines, featuring les clefs du paradis. Jouant avec un art consommé de la pédale douce et de sa table de mixage, il fusionne les dos d’âne et les nids de poule dans une seule et même vibe. Tantôt il scrappe délicatement un passage un peu cahoteux, tantôt il met le jus et franchit des gouffres à la volée, sur un ostinato rythmé de coups de klaxons.

Cinq heures durant, je suis sur le dancefloor en place VIP. A 180 degrés devant moi, et sur les côtés en dolby surround, je suis immergé dans une lente catabase.
Si perdus que nous soyons, à plusieurs heures de la ville la plus proche, pas un versant qui n’ait ses rizières, fût-il abrupt ou doux, plan ou crénelé. La grande toison des pins s’interrompt alors et laisse à voir, bordés par une terre rouge, les terrasses régulières des champs de riz ou de légumes.

Sur des pentes plus vertigineuses que Burj Dubaï, elles s’étendent du pied à la cime, escalier à la mesure des géants. Soudain elles prennent possession d’un pan de montagne, et leur base baigne dans les eaux de la rivière rocheuse, et leur sommet embrasse le ciel.

En plans successifs, les plus proches vert franc, les plus lointains grisés de brume, à chaque sinuosité de la route qui s’accroche à la colline tel plan se découvre au méandre suivant de la rivière, tel autre se densifie, acquiert une réalité palpable, révèle ses pentes denses et touffues, tel autre enfin s’évanouit peu à peu pour disparaître au village suivant ; jeu de lumière, jeu de cache-cache.

Pas une perspective, pas un nid de colline où ne se love un petit village, aux mêmes maisons brunes ramassées près les unes des autres. On les traverse parfois ces villages, dans la lumière vive du matin, et quelques passagers montent ou descendent. Les rizières proches montrent alors comme elles sont hautes et quel travail épuisant il a fallu pour élever la moindre d’entre elles. Quand on s’éloigne à nouveau, les étages infinis qui marquent chaque colline me sidèrent : combien de siècles et d’hommes, quel travail de fourmi pour tirer prospérité du terrain le plus hostile ?

Le soleil levant joue à se refléter dans l’eau qui nappe les champs (quel réseau d’irrigation ?) ; scintillement, profondeur d’un miroir, ou terres d’ombres.
Ces rizières sont une image de la Chine. Celle de l’imposition, par un travail fastidieux mais sans relâche, d’une loi humaine aux choses de la nature ; celle du nombre indénombrable – 1,3 milliards, combien de brins de riz ? – fondu, selon un geste commun, dans la nation chinoise, dans le peuple d’ondulation de ces lignes qui embrassent la montagne. Tous pêle-mêle selon la même loi, rassemblés tous dans un unique geste cosmique, chacun désordonné mais tous selon la même voie.

Je regarde et je m’émerveille.

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Carnets, 19 février (1/3): Des collines, des rizières et des hommes

Seven o’clock
Ce n’est pas le réveil qui me tire du sommeil, mais le klaxon impérieux de la navette de huit heures. Pantalon et polaire enfilés, mes affaires en vrac sur les lits jumeaux, je sors mains dans les poches dans l’air frais. Les rues du village sont calmes, le ciel est pur, pas une autoroute à cinq heures à la ronde.

Je compte rester une matinée de plus dans ce bout du monde qu’est le Mont de la Lune, mais je vais remercier mon chauffeur pour son aide de la veille et le prévenir que je prendrai la navette de l’après-midi. Décidément très sympathique, il accueille ma matitudinalité d’un grand sourire.

Et quand je lui explique mon dessein de prolonger mon étape d’une demi-journée pour voir le marché de Tsia-tsiou, il confirme ma belle impression d’un caractère commun à beaucoup de Chinois : quand ils ne savent pas, ils vous diront n’importe quoi pour ne pas l’avouer, mais quand ils savent, ils feront tout pour vous aider. Sauf s’ils ont quelque chose à vous vendre, quand même !

Le chauffeur n’a rien à vendre, et il me répond donc que c’est pure perte que de retarder mon départ : les Miao fêtent le Nouvel An (comme j’ai pu le voir la veille) et restent dans leur collines ; pas d’espoir pour moi de voir les costumes chatoyants des peuples de ces collines. Ce sera un tout petit marché.

Il est huit heures. Vous m’attendez cinq minutes ? Je cours chercher mes affaires. En hâte je roule mon sac de couchage, j’empaquète ma trousse de toilette, je fourre tout ça dans mon sac, rapide tour d’horizon, sac bouclé je dévale l’escalier extérieur. Je tombe nez à nez avec la patronne. Je lui rends la clef, je lui dis que je pars. Me rendre la caution. Elle n’a pas les 10 kuais. Cinq suffiront. Je cours vers la navette, cachée derrière un angle. Elle est toujours là.

Le chauffeur rigole de me voir si pressé. Derrière moi, la patronne rigole de me voir si pressé. Moi je rigole aussi, et je suis soulagé.

Le chauffeur me dit de décompresser et de m’asseoir à côté de lui, sur le siège de droite à l’avant du car. Il met le contact. La descente merveilleuse vers la civilisation commence.

MC Saint Pierre
MC Saint Pierre est au platines, featuring les clefs du paradis. Jouant avec un art consommé de la pédale douce et de sa table de mixage, il fusionne les dos d’âne et les nids de poule dans une seule et même vibe. Tantôt il scrappe délicatement un passage un peu cahoteux, tantôt il met le jus et franchit des gouffres à la volée, sur un ostinato rythmé de coups de klaxons.

Cinq heures durant, je suis sur le dancefloor en place VIP. A 180 degrés devant moi, et sur les côtés en dolby surround, je suis immergé dans une lente catabase.
Si perdus que nous soyons, à plusieurs heures de la ville la plus proche, pas un versant qui n’ait ses rizières, fût-il abrupt ou doux, plan ou crénelé. La grande toison des pins s’interrompt alors et laisse à voir, bordés par une terre rouge, les terrasses régulières des champs de riz ou de légumes.

Sur des pentes plus vertigineuses que Burj Dubaï, elles s’étendent du pied à la cime, escalier à la mesure des géants. Soudain elles prennent possession d’un pan de montagne, et leur base baigne dans les eaux de la rivière rocheuse, et leur sommet embrasse le ciel.

En plans successifs, les plus proches vert franc, les plus lointains grisés de brume, à chaque sinuosité de la route qui s’accroche à la colline tel plan se découvre au méandre suivant de la rivière, tel autre se densifie, acquiert une réalité palpable, révèle ses pentes denses et touffues, tel autre enfin s’évanouit peu à peu pour disparaître au village suivant ; jeu de lumière, jeu de cache-cache.

Pas une perspective, pas un nid de colline où ne se love un petit village, aux mêmes maisons brunes ramassées près les unes des autres. On les traverse parfois ces villages, dans la lumière vive du matin, et quelques passagers montent ou descendent. Les rizières proches montrent alors comme elles sont hautes et quel travail épuisant il a fallu pour élever la moindre d’entre elles. Quand on s’éloigne à nouveau, les étages infinis qui marquent chaque colline me sidèrent : combien de siècles et d’hommes, quel travail de fourmi pour tirer prospérité du terrain le plus hostile ?

Le soleil levant joue à se refléter dans l’eau qui nappe les champs (quel réseau d’irrigation ?) ; scintillement, profondeur d’un miroir, ou terres d’ombres.
Ces rizières sont une image de la Chine. Celle de l’imposition, par un travail fastidieux mais sans relâche, d’une loi humaine aux choses de la nature ; celle du nombre indénombrable – 1,3 milliards, combien de brins de riz ? – fondu, selon un geste commun, dans la nation chinoise, dans le peuple d’ondulation de ces lignes qui embrassent la montagne. Tous pêle-mêle selon la même loi, rassemblés tous dans un unique geste cosmique, chacun désordonné mais tous selon la même voie.

Je regarde et je m’émerveille.

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mardi 23 mars 2010

Carnets, 18 février (3/3): Dîner banal au bout du monde

M’étant souvent étonné des heures de repas, mosaïque parmi les mosaïques de campagnes ethniques, et ayant remarqué qu’ils dînaient souvent à l’heure anglaise, je craignais qu’en arrivant si tard – il est près de sept heures et demie – nous ne montrions une certaine impolitesse envers la patronne de l’hôtel, qui, en l’absence de restaurants ouverts dans le village, m’avait prié à dîner et dont j'avais accepté l'invitation, avec certes moins de chaleur qu'à l'accoutumée - l'ennui semblait l'occuper -, mais pour autant sans m'ôter la curiosité de partager un dîner de bout du monde, tout banals que puissent être ceux qui m'y invitent. Heureusement, le dîner n'est pas encore prêt à notre retour; nous soupons vers huit heures.
L’heure est bien française, à défaut du repas : de larges rondelles froides de saucisse épicée, du porc à la sauce aigre, de la salade, du riz. Je dis que c’est très bien (« bon » s’écorche dans ma bouche), et cela fait rire tout bas la fille qui n’a pas l’air de penser la même chose. Maman raconte un truc sur les 花花公子 (playboys) occidentaux. Je ne comprends pas trop si cela veut dire que je suis trop super sexy en plus d’être langman, ou bien qu’au contraire leur idéal d'Occidental était beau, grand, fort et se lavait de temps en temps; bref, tel le chat de Schrödinger, je reste dans l’incertitude et je dénie en souriant.

Le père rentre des champs ; en treillis militaire (qui combat-il ?), massue à grain dans un reposoir accroché à la taille, il assoit sa fière moustache dans un coin de la pièce, pas trop loin quand même de la table basse en demi-lune; celle-ci enserre le réchaud électrique, métamorphosé, tel le phénix de ces lieux, en chauffe-plats. Une télé très cathodique égrène les nouvelles d’un monde lointain. La gazelle en noir pianote sur son  rose téléphone, de ses doigts froids. Demi-sourire délicat, parfois, haut front.

Le meilleur moyen d’apprendre de ses erreurs, c’est quand même d’en faire. J’accepte donc un bol de riz à la première offre qu’on me fait. Erreur! De mémoire, j’avais toujours dit non sans y penser, par habitude de politesse. Ici j’ai l’impression d’avoir embrassé Hu Jintao sur la bouche. Un égarement fond sur la mère, qui reste désorientée pendant plusieurs secondes, l'oeil effaré ; puis elle reprend ses sens, rouvre l’autocuiseur qu’elle avait machinalement refermé, et me sert un bol rustique.

Elle se venge le repas fini, et quand j’exprime ma satiété d’un sonore 吃饱了! (“Tcheu-bao-leu”, je suis repu !), elle de me proposer un deuxième bol de riz avec l’insinuation la moins délicate qu’un repas si peu apprécié de ma part n’aura certainement pas pu combler mon appétit. Comme c’est petit ! Faut-il qu’elle ait peu aimé ce repas pour répliquer à mes faux pas avec une telle amertume !

Il n’y a pas de salle de bain. Pas grave, je sens bon la crasse. Chameau n°5.

Mais, de grave manière, la patronne s’enquiert de mon désir de me laver visage, bras et jambes avant de m’aller pieuter. Manifestement, la case cochée par défaut est « oui bien sûr ». Comme elle me déroule les prospects délicieux de plonger mon visage dans l’onde pure d’une bassine de propreté incontestable, je prétexte la possession d’une lotion nettoyante miracle pour leur souhaiter une bonne soirée et m’éclipser prestement.

Ma chambre est aussi chaude qu’Hilary Clinton. Grelottant, je déplie en hâte mon sac de couchage sur le drap douteux et me fais briller les dents en un éclair. Un coup de jet d’eau d’un tuyau sert de chasse d’eau. Je règle mon réveil sur 8h30 et je me glisse dans mon cocon.

Je pense au lendemain. Je ne sais comment (syndrome de Stockholm ? prendre le pouls du bout du monde ?), je compte rester une demi-journée de plus et prendre la navette de l’après-midi. Un marché, m’a dit la patronne, doit se tenir en début d’après-midi, et l’idée de voir ce bourg pauvre mais très vivant animé de l’agitation d’une foire m’enthousiasme. Je me retourne longuement, cherchant la chaleur, avant de m’assoupir.

(Passer par la case départ et lire la suite)