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samedi 27 mars 2010

Carnets, 19 février (4/4): Quand Dong fâchée, ciel se voile

Je croise une petite Dong qui pleure. Le ciel se fronce et s’obscurcit de nuages. On ne peut pas arrêter la petite. Beuglante elle mène à travers le village de Tang'an la famille dans son sillage. Quand je croise le convoi processionnel, la grand-mère en appelle à moi, le laowai et mes tablettes de grand médecin. Je fais donc le méchant étranger, aux sourcils sévères, à la voix grave et lourde de reproches, et la petite (étonnement ? simagrée ? fierté ? un peu peur quand même ?) arrête ses pleurs. Je devrais créer un numéro vert, du genre de SOS détresse amitié : "1,20€ la minute pour calmer la marmaille." La grand-mère me sourit d’un large sourire aux dents blanches.

Sur la place du village, devant l'unique tour du tambour, les femmes lavent fruits et légumes, comme des lavandières en rond autour d'une mare.
Le ciel est libre de nouveau ; déjà le soleil se couche au loin dans les montagnes. Les plus distantes ne sont qu’une coloration grise du ciel. Au pied du village de Tang'an, les rizières descendent la vallée jusqu’à Zhaoxing dont on devine le désordre des toits. On a allumé des feux pour la cuisine, on discute sous les toits; un vaste murmure monte de la place du village. Dans la clarté rose et orangée qui baigne à présent le ciel, je m’assieds sur un promontoire, et j'épépine des clémentines de Tsong-ts’iang dans la grande clameur du soir.

Sous cette clarté obscure
Je redescends sur Zhaoxing à la nuit tombée. Une femme Dong, en beaux habits de couleur, me demande si j’ai dîné, et malgré mes dénégations m’ouvre un sac plastique plein de riz et me le tend. Je refuse plusieurs fois, puis j’en prélève une pincée et remercie du fond du cœur, propose mes clémentines – on me dit non merci et nous nous séparons.

Une mère et ses enfants cheminent devant moi ; ils prennent les petits chemins d’un pied sûr, lent – moi je cravache sur la route sinueuse. Quand je les rattrape enfin, nous échangeons quelques mots sur la métaphysique des chemins de traverse.

Ciel clair. C’est la première fois depuis des mois que je vois les étoiles. Je les regarde longuement à plusieurs reprises, interrompu par les phares et le boucan d’un camion qui remonte ou d’une moto qui descend au village, dans le cliquetis de ses roues libres...

Cinq tours, cinq vertus, cinq éléments
Je dîne dans un boui-boui ; mes Français, qui passaient là justement, me souhaitent la bonne soirée. Les tours du tambours se sont remplies de rires et d’animation : sous chacune, un grand feu, autour duquel les hommes sont réunis, surtout les vieux.

Sous la tour du sens de l’humain, on pousse les jetons sur l’échiquier ; celle du sens de la justice est éclairée mais laissée seule ; sous celle des rites, on raconte des histoires Dong au magnétophone ; sous celle du discernement on discute ; et celle de la confiance je la manque...

Ce village est sous le signe d'un monde en miniature décidément : l’eau des mares, des champs et des canaux, le feu au pied des tours, le fragile bois des maisons magnifiques et la terre comme richesse à cultiver ; seul le métal manquait, et voilà les devises qui affluent.

M'enfin, les cinq éléments, quelle satisfaction de les échanger pour une chambre chauffée !

(Passer par la case départ et lire la suite)

Carnets, 19 février (4/4): Quand Dong fâchée, ciel se voile

Je croise une petite Dong qui pleure. Le ciel se fronce et s’obscurcit de nuages. On ne peut pas arrêter la petite. Beuglante elle mène à travers le village de Tang'an la famille dans son sillage. Quand je croise le convoi processionnel, la grand-mère en appelle à moi, le laowai et mes tablettes de grand médecin. Je fais donc le méchant étranger, aux sourcils sévères, à la voix grave et lourde de reproches, et la petite (étonnement ? simagrée ? fierté ? un peu peur quand même ?) arrête ses pleurs. Je devrais créer un numéro vert, du genre de SOS détresse amitié : "1,20€ la minute pour calmer la marmaille." La grand-mère me sourit d’un large sourire aux dents blanches.

Sur la place du village, devant l'unique tour du tambour, les femmes lavent fruits et légumes, comme des lavandières en rond autour d'une mare.
Le ciel est libre de nouveau ; déjà le soleil se couche au loin dans les montagnes. Les plus distantes ne sont qu’une coloration grise du ciel. Au pied du village de Tang'an, les rizières descendent la vallée jusqu’à Zhaoxing dont on devine le désordre des toits. On a allumé des feux pour la cuisine, on discute sous les toits; un vaste murmure monte de la place du village. Dans la clarté rose et orangée qui baigne à présent le ciel, je m’assieds sur un promontoire, et j'épépine des clémentines de Tsong-ts’iang dans la grande clameur du soir.

Sous cette clarté obscure
Je redescends sur Zhaoxing à la nuit tombée. Une femme Dong, en beaux habits de couleur, me demande si j’ai dîné, et malgré mes dénégations m’ouvre un sac plastique plein de riz et me le tend. Je refuse plusieurs fois, puis j’en prélève une pincée et remercie du fond du cœur, propose mes clémentines – on me dit non merci et nous nous séparons.

Une mère et ses enfants cheminent devant moi ; ils prennent les petits chemins d’un pied sûr, lent – moi je cravache sur la route sinueuse. Quand je les rattrape enfin, nous échangeons quelques mots sur la métaphysique des chemins de traverse.

Ciel clair. C’est la première fois depuis des mois que je vois les étoiles. Je les regarde longuement à plusieurs reprises, interrompu par les phares et le boucan d’un camion qui remonte ou d’une moto qui descend au village, dans le cliquetis de ses roues libres...

Cinq tours, cinq vertus, cinq éléments
Je dîne dans un boui-boui ; mes Français, qui passaient là justement, me souhaitent la bonne soirée. Les tours du tambours se sont remplies de rires et d’animation : sous chacune, un grand feu, autour duquel les hommes sont réunis, surtout les vieux.

Sous la tour du sens de l’humain, on pousse les jetons sur l’échiquier ; celle du sens de la justice est éclairée mais laissée seule ; sous celle des rites, on raconte des histoires Dong au magnétophone ; sous celle du discernement on discute ; et celle de la confiance je la manque...

Ce village est sous le signe d'un monde en miniature décidément : l’eau des mares, des champs et des canaux, le feu au pied des tours, le fragile bois des maisons magnifiques et la terre comme richesse à cultiver ; seul le métal manquait, et voilà les devises qui affluent.

M'enfin, les cinq éléments, quelle satisfaction de les échanger pour une chambre chauffée !

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vendredi 26 mars 2010

Carnets, 19 février (3/4): Zhaoxing, la Venise de bois

Les Cinq Doges de Tchao-sing
Je l’avoue, j’avais peur. C’est le premier endroit touristique où je mets les pieds depuis un bout de temps. Effectivement, touristique, ça l’est : des boutiques de souvenirs et restaurants dans toutes les rues, des rabatteurs qui veulent t’attirer dans leur hôtel à gogos. J’échange quelques mots avec un couple de Français bien courageux : la cinquantaine, ils étaient dans le même bus que moi ; depuis cinq ans, chaque année ils passent un mois sur les routes de Chine…
Une nuit ici suffira, c’est sûr, mais quel charme ! La ville est bâtie autour d’une rivière, dont les deux bras forment deux canaux entre les demeures de bois. Du linge de couleur pend aux fenêtres, sur un dispositif ingénieux : une barre parallèle à la façade repose sur deux barres perpendiculaires plantées dans le mur.
Cinq clans Dong se partagent Zhaoxing, à chacun sa « tour du tambour » (鼓楼), à  chacun sa vertu cardinale : le sens du juste (yi, 义), le sens de l’humain (ren, « jen », 仁), le sens des rites (li, 理, LI si Anne Cheng lit ce message !), le discernement (zhi, « tcheu », 智) et la confiance (xin, « sin », 信). Sur une base de quatre piliers de bois, elles s’élèvent en étages en une dizaine de niveaux à quatre, six ou huit côtés, tels les pans d’une grande robe à crinoline.
Les bandes blanches sont peintes de toutes sortes de scènes:
Je déambule le long des canaux, d’une tout l’autre, jusqu’aux rizières qui ceignent le village et s’étirent dans la vallée. Harmonieux potagers également, où poussent élégiaquement salades, poivrons, colza, soja, pour garnir les étals fournis des maraîchers sur la rue principale.
Je recroise mes Français près d’une vieille femme qui bat un tissu indigo à l’aide d’une masse. C’est, me dit-elle, pour que son envers prenne un aspect soyeux. Dans tout Zhaoxing, le bruit sour et régulier des masses rythme la tombée du soir.

Montée vers Tang'an
Plus haut dans la montagne, le village de Tang’an (堂安) surplombe la vallée et ses rizières. J’y monte doucement. Je suis sans cesse dépassé par des motos, des minibus, et même des cars et de gros camions. Un coup de klaxon impérieux vient rappeler la loi du plus fort.

Je fais une pause dans un petit village où je redeviens gamin. C’est un moment exceptionnel dans la vie d'un économiste, homme sérieux et terne par excellence. Je blague avec des mômes – en fait ils se moquent de mon accent, et moi du leur. Enfin ça rit beaucoup. En-dessous de nous, une femme Dong lave longuement des habits, dans une bassine remplie d’eau qu'elle a puisée dans la mare voisine.
Peu après, un détail subtil réveille mon instinct sherlockholmesque et m'apprend que je ne suis pas le premier touriste à Tang’an : à droite de la route, un panneau de bois pointe vers un chemin qui mène au village plus directement que la grand-route. Ascension. Puis : très beau village en bois n°12.

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Carnets, 19 février (3/4): Zhaoxing, la Venise de bois

Les Cinq Doges de Tchao-sing
Je l’avoue, j’avais peur. C’est le premier endroit touristique où je mets les pieds depuis un bout de temps. Effectivement, touristique, ça l’est : des boutiques de souvenirs et restaurants dans toutes les rues, des rabatteurs qui veulent t’attirer dans leur hôtel à gogos. J’échange quelques mots avec un couple de Français bien courageux : la cinquantaine, ils étaient dans le même bus que moi ; depuis cinq ans, chaque année ils passent un mois sur les routes de Chine…
Une nuit ici suffira, c’est sûr, mais quel charme ! La ville est bâtie autour d’une rivière, dont les deux bras forment deux canaux entre les demeures de bois. Du linge de couleur pend aux fenêtres, sur un dispositif ingénieux : une barre parallèle à la façade repose sur deux barres perpendiculaires plantées dans le mur.
Cinq clans Dong se partagent Zhaoxing, à chacun sa « tour du tambour » (鼓楼), à  chacun sa vertu cardinale : le sens du juste (yi, 义), le sens de l’humain (ren, « jen », 仁), le sens des rites (li, 理, LI si Anne Cheng lit ce message !), le discernement (zhi, « tcheu », 智) et la confiance (xin, « sin », 信). Sur une base de quatre piliers de bois, elles s’élèvent en étages en une dizaine de niveaux à quatre, six ou huit côtés, tels les pans d’une grande robe à crinoline.
Les bandes blanches sont peintes de toutes sortes de scènes:
Je déambule le long des canaux, d’une tout l’autre, jusqu’aux rizières qui ceignent le village et s’étirent dans la vallée. Harmonieux potagers également, où poussent élégiaquement salades, poivrons, colza, soja, pour garnir les étals fournis des maraîchers sur la rue principale.
Je recroise mes Français près d’une vieille femme qui bat un tissu indigo à l’aide d’une masse. C’est, me dit-elle, pour que son envers prenne un aspect soyeux. Dans tout Zhaoxing, le bruit sour et régulier des masses rythme la tombée du soir.

Montée vers Tang'an
Plus haut dans la montagne, le village de Tang’an (堂安) surplombe la vallée et ses rizières. J’y monte doucement. Je suis sans cesse dépassé par des motos, des minibus, et même des cars et de gros camions. Un coup de klaxon impérieux vient rappeler la loi du plus fort.

Je fais une pause dans un petit village où je redeviens gamin. C’est un moment exceptionnel dans la vie d'un économiste, homme sérieux et terne par excellence. Je blague avec des mômes – en fait ils se moquent de mon accent, et moi du leur. Enfin ça rit beaucoup. En-dessous de nous, une femme Dong lave longuement des habits, dans une bassine remplie d’eau qu'elle a puisée dans la mare voisine.
Peu après, un détail subtil réveille mon instinct sherlockholmesque et m'apprend que je ne suis pas le premier touriste à Tang’an : à droite de la route, un panneau de bois pointe vers un chemin qui mène au village plus directement que la grand-route. Ascension. Puis : très beau village en bois n°12.

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jeudi 25 mars 2010

Carnets, 19 février (2/4): Encore des miles

Long trajet. J’accumule, décidément ! Quarante-quatre heures de car, de jour, depuis mon arrivée samedi dernier à Kaili. Je m’y suis fait, à l’inconfort, à la saleté, au bruit, à la durée ; et  je regarde par la fenêtre.
On rejoint la route principale. A l'intersection, des vieilles dames stationnées sous des auvents prennent le bus d’assaut et toquent aux vitres, exhibant de beaux œufs blancs à vendre, et qui font envie. Je sors de mon sac un paquet de biscuits secs, une spécialité de Tsong-ts’iang : bien bourratifs, fourrés à la pâte de haricot rouge. Une lampée d’eau, et j’en fais mon repas de midi.
A la gare de Tsong-ts’iang, de retour après ce crochet de deux jours par le Mont de la Lune, je change illico pour le bus de Zhaoxing (« Tchao-sing », 肇星), village Dong cette fois et ma prochaine étape. Rien, mais rien ne me convaincrait de refaire le tout de cette ville morte, fût-ce près de la gare ; j’attends dans le bus son départ. Trois heures plus tard, je suis à Zhaoxing.

Ah si, quand même; Tsong-ts'iang c'est ça:
Ca donne 'achement envie. Allez, c'est parti.

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Carnets, 19 février (2/4): Encore des miles

Long trajet. J’accumule, décidément ! Quarante-quatre heures de car, de jour, depuis mon arrivée samedi dernier à Kaili. Je m’y suis fait, à l’inconfort, à la saleté, au bruit, à la durée ; et  je regarde par la fenêtre.
On rejoint la route principale. A l'intersection, des vieilles dames stationnées sous des auvents prennent le bus d’assaut et toquent aux vitres, exhibant de beaux œufs blancs à vendre, et qui font envie. Je sors de mon sac un paquet de biscuits secs, une spécialité de Tsong-ts’iang : bien bourratifs, fourrés à la pâte de haricot rouge. Une lampée d’eau, et j’en fais mon repas de midi.
A la gare de Tsong-ts’iang, de retour après ce crochet de deux jours par le Mont de la Lune, je change illico pour le bus de Zhaoxing (« Tchao-sing », 肇星), village Dong cette fois et ma prochaine étape. Rien, mais rien ne me convaincrait de refaire le tout de cette ville morte, fût-ce près de la gare ; j’attends dans le bus son départ. Trois heures plus tard, je suis à Zhaoxing.

Ah si, quand même; Tsong-ts'iang c'est ça:
Ca donne 'achement envie. Allez, c'est parti.

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