dimanche 11 avril 2010

Carnets, 22 février: sur les épaules du dragon (Longji)

Départ à 8h pour la dernière journée de ma traversée du Guizhou et du Guangxi. Le village de Ping'an dort encore. Pour rejoindre Dazhai, à travers collines et rizières, le Lonely Planet (holy planet !) indique cinq à six heures de marche, l'hôtelier me dit quatre, mes amis (qui ont fait cette randonnée le jour d'avant, donc la montagne n'a pas dû beaucoup changer) cinq heures sans sacs.
Je pars la queue qui frétille. La brume de la veille s'est dissipée, la bruine a cessé, et il fait grand beau. La soleil, qui semble vraiment n'avoir rien à foutre, joue sur les rizières qui s'étalent sur des pentes vertigineuses. Elles ont, paraît-il, 600 ans d'âge et jusqu'à 1000 mètres de dénivelé.

Les petites vieilles
Et puis les ennuis commencent. Je croise une petite vieille au panier, en costume bien tradi. C'est louche. Et ça n'y manque pas: elles vient me vendre des babioles. Je l'éconduis.

Les petites vieilles se succèdent. Mon amabilité, déjà glaciaire, décroît de l'une à l'autre jusqu'à asymptoter le zéro absolu. Même costume, même coiffure (longue natte ramenée sur la tête), même vocabulaire: "hello !", "you go Dazhai?". Ca réussit à me foutre en rogne.

C'est alors que j'arrive simultanément au village des menteurs et à l'acmé de mon ressentiment. De manière générale, la sagesse élémentaire veut que l'on se méfie des femmes. Mais dans ce coin, ne pas leur dire un mot ! Toutes, elles n'ont en tête que cette idée, de tondre, de traire, d'extorquer !
A Zhongliu, beau village de bois, je suis face à deux grand-mères et une mère de famille. Les premières veulent me servir de guide et me fourguer leurs babioles, l'autre veut me absolument de "donner" à manger. Et comme j'insiste pour demander le chemin, elles m'indiquent une voie manifestement fausse.
Je n'en fais qu'à ma tête et monte dans le village en pente raide. En haut, je croise un homme; il m'indique la direction de Dazhai.

En chatouillant le dragon
Je reprends ma route. Venant de la direction opposée, deux vieilles ont eu du succès: à elles deux, elles portent sur leurs balancières les sacs de quatre promeneurs. Ceux-ci suivent, essouflés, en sueur, échevelés. Ils me disent que Dazhai n'est pas loin, à une heure de là. Je marche depuis deux heures, en tout cela fera trois; au moins je ne manquerai pas mon vol, ce soir à Guilin !

Je fais donc ma pause casse-croûte tout de suite, avec vue plongeante sur les rizières.
Elles ont visiblement eu à coeur de conquérir chaque pousse carré du paysage !
Rizières éblouies...
Un jeune me dépasse, son portable en mode mp3 gueule une chanson de variété chinoise. Je le rattrape après manger (il a éteint sa musique...) et nous descendons ensemble sur Dazhai, où il rejoint un ami.
Dazhai est encore plus touristique que Ping'an. Les vieilles en costume abondent, les boutiques de souvenirs fleurissent.

Comme j'arrive au parking, un jeune couple d'Italiens me demande, l'air un peu perdu, s'il est nécessaire de prendre un guide pour rejoindre le village. Le chemin va tout droit, mais ça ne se voit pas d'ici. Evidemment que ces guides sont des voleurs.

Comme quoi le flot de devises étrangères peut faire toute la différence entre le merveilleux accueil que j'ai reçu à Chong'an ou Yangmen, et la hargne commerçante, avide, mensongère de Ping'an ou Dazhai. Dans un écrin sublime, mais bon... Navette pour Guilin.

Derniers mètres
Je suis sur le point de retourner à la civilisation. Cela se sent dans le trafic impossible. Je prends un taxi pour l'aéroport, et nous passons entre ces étonnants "pains de sucre" auxquels l'urbanisation vient se heurter avant de les circonscrire.

Leur verticalité miraculeuse n'est pas à sa place dans les faubourgs quelconques de Guilin, comme un accès de nature, comme une réaction épidermique de la Terre au fracas pollué des banlieues grises.

Je conclus ces lignes, et je m'envole pour le bercail. 辛苦了!

Carnets, 22 février: sur les épaules du dragon (Longji)

Départ à 8h pour la dernière journée de ma traversée du Guizhou et du Guangxi. Le village de Ping'an dort encore. Pour rejoindre Dazhai, à travers collines et rizières, le Lonely Planet (holy planet !) indique cinq à six heures de marche, l'hôtelier me dit quatre, mes amis (qui ont fait cette randonnée le jour d'avant, donc la montagne n'a pas dû beaucoup changer) cinq heures sans sacs.
Je pars la queue qui frétille. La brume de la veille s'est dissipée, la bruine a cessé, et il fait grand beau. La soleil, qui semble vraiment n'avoir rien à foutre, joue sur les rizières qui s'étalent sur des pentes vertigineuses. Elles ont, paraît-il, 600 ans d'âge et jusqu'à 1000 mètres de dénivelé.

Les petites vieilles
Et puis les ennuis commencent. Je croise une petite vieille au panier, en costume bien tradi. C'est louche. Et ça n'y manque pas: elles vient me vendre des babioles. Je l'éconduis.

Les petites vieilles se succèdent. Mon amabilité, déjà glaciaire, décroît de l'une à l'autre jusqu'à asymptoter le zéro absolu. Même costume, même coiffure (longue natte ramenée sur la tête), même vocabulaire: "hello !", "you go Dazhai?". Ca réussit à me foutre en rogne.

C'est alors que j'arrive simultanément au village des menteurs et à l'acmé de mon ressentiment. De manière générale, la sagesse élémentaire veut que l'on se méfie des femmes. Mais dans ce coin, ne pas leur dire un mot ! Toutes, elles n'ont en tête que cette idée, de tondre, de traire, d'extorquer !
A Zhongliu, beau village de bois, je suis face à deux grand-mères et une mère de famille. Les premières veulent me servir de guide et me fourguer leurs babioles, l'autre veut me absolument de "donner" à manger. Et comme j'insiste pour demander le chemin, elles m'indiquent une voie manifestement fausse.
Je n'en fais qu'à ma tête et monte dans le village en pente raide. En haut, je croise un homme; il m'indique la direction de Dazhai.

En chatouillant le dragon
Je reprends ma route. Venant de la direction opposée, deux vieilles ont eu du succès: à elles deux, elles portent sur leurs balancières les sacs de quatre promeneurs. Ceux-ci suivent, essouflés, en sueur, échevelés. Ils me disent que Dazhai n'est pas loin, à une heure de là. Je marche depuis deux heures, en tout cela fera trois; au moins je ne manquerai pas mon vol, ce soir à Guilin !

Je fais donc ma pause casse-croûte tout de suite, avec vue plongeante sur les rizières.
Elles ont visiblement eu à coeur de conquérir chaque pousse carré du paysage !
Rizières éblouies...
Un jeune me dépasse, son portable en mode mp3 gueule une chanson de variété chinoise. Je le rattrape après manger (il a éteint sa musique...) et nous descendons ensemble sur Dazhai, où il rejoint un ami.
Dazhai est encore plus touristique que Ping'an. Les vieilles en costume abondent, les boutiques de souvenirs fleurissent.

Comme j'arrive au parking, un jeune couple d'Italiens me demande, l'air un peu perdu, s'il est nécessaire de prendre un guide pour rejoindre le village. Le chemin va tout droit, mais ça ne se voit pas d'ici. Evidemment que ces guides sont des voleurs.

Comme quoi le flot de devises étrangères peut faire toute la différence entre le merveilleux accueil que j'ai reçu à Chong'an ou Yangmen, et la hargne commerçante, avide, mensongère de Ping'an ou Dazhai. Dans un écrin sublime, mais bon... Navette pour Guilin.

Derniers mètres
Je suis sur le point de retourner à la civilisation. Cela se sent dans le trafic impossible. Je prends un taxi pour l'aéroport, et nous passons entre ces étonnants "pains de sucre" auxquels l'urbanisation vient se heurter avant de les circonscrire.

Leur verticalité miraculeuse n'est pas à sa place dans les faubourgs quelconques de Guilin, comme un accès de nature, comme une réaction épidermique de la Terre au fracas pollué des banlieues grises.

Je conclus ces lignes, et je m'envole pour le bercail. 辛苦了!

jeudi 1 avril 2010

Ca décoiffe

Et je précise: ce n'est pas un poisson d'avril.

Ca décoiffe

Et je précise: ce n'est pas un poisson d'avril.

Sur les chapeaux de roues

Et voilà, ça devait arriver ! Je n'ai même pas le temps de finir de déblatérer sur le Guizhou que déjà je suis reparti !

Mon père est arrivé samedi dernier à Pékin et a démontré, au contraire de la pile Zener (qui ne s'use que si l'on s'en sert), ce que c'était qu'une montée en puissance ! Après un stage d'aspiration bucolique au farniente, il tangente à présent la frénésie incontrôlable du touriste japonais en Europe: jour 1 Paris, jour 2 Londres, jour 3 Rome, jour 4 retour au Japon. 2000 photos.

Tout y est passé: hutongs et boulevards, cohue et lieux paisibles, culture intellectuelle (mais pas trop) et culture physique (mais pas trop), d'Est en Ouest et du Nord au Sud, ou l'inverse. Et ce soir, foin du pré au vache, on s'envole pour l'inconnu.

Je n'avais pas prévu, faut-il le dire, que mon permis pour les plateaux himalayens me serait refusé trois jours avant le départ. Un cogitage intense, des consultations dignes du débit de l'AP, et un aléa savamment maîtrisé ont pointé soudain, sur une mappemonde mise en rotation d'une impulsion volontaire et stoppée dans son élan par la pose d'un doigt délicat, l'extrême ouest du Yunnan. Quelle idée.

Encore un coin où personne ne va. C'est un vrai sacerdoce, une vocation, que de faire monter les statistiques. Deux voyageurs (soit 200% d'augmentation) débarquerons donc, si Dieu le veut, demain au pied des volcans birmans et remonteront valeureusement la vallée de la Nujiang (dézoomez pour voir). Si vous ne voyez rien sur la carte c'est normal, il n'y a pas grand'chose. C'est pas rassurant pour autant.

Ah si quand même, autant vous le dire: le premier projet en Chine de l'Agence Française de Développement, qui maintenant sauve la planète en évitant du CO2, c'était de construire dans ces belles collines... une autoroute. Et y'en a qui disent que la grandeur de la France est derrière nous.

Sur ce je vous laisse, les moteurs de l'avion chauffent déjà sur le tarmac et de beaux nuages gonflés d'une eau claire n'attendent que nous pour se percer en une semaine de douces averses.

Restez en ligne, je reviens après une page de pub. Et Victor, te fatigue pas trop sur la plage.

Sur les chapeaux de roues

Et voilà, ça devait arriver ! Je n'ai même pas le temps de finir de déblatérer sur le Guizhou que déjà je suis reparti !

Mon père est arrivé samedi dernier à Pékin et a démontré, au contraire de la pile Zener (qui ne s'use que si l'on s'en sert), ce que c'était qu'une montée en puissance ! Après un stage d'aspiration bucolique au farniente, il tangente à présent la frénésie incontrôlable du touriste japonais en Europe: jour 1 Paris, jour 2 Londres, jour 3 Rome, jour 4 retour au Japon. 2000 photos.

Tout y est passé: hutongs et boulevards, cohue et lieux paisibles, culture intellectuelle (mais pas trop) et culture physique (mais pas trop), d'Est en Ouest et du Nord au Sud, ou l'inverse. Et ce soir, foin du pré au vache, on s'envole pour l'inconnu.

Je n'avais pas prévu, faut-il le dire, que mon permis pour les plateaux himalayens me serait refusé trois jours avant le départ. Un cogitage intense, des consultations dignes du débit de l'AP, et un aléa savamment maîtrisé ont pointé soudain, sur une mappemonde mise en rotation d'une impulsion volontaire et stoppée dans son élan par la pose d'un doigt délicat, l'extrême ouest du Yunnan. Quelle idée.

Encore un coin où personne ne va. C'est un vrai sacerdoce, une vocation, que de faire monter les statistiques. Deux voyageurs (soit 200% d'augmentation) débarquerons donc, si Dieu le veut, demain au pied des volcans birmans et remonteront valeureusement la vallée de la Nujiang (dézoomez pour voir). Si vous ne voyez rien sur la carte c'est normal, il n'y a pas grand'chose. C'est pas rassurant pour autant.

Ah si quand même, autant vous le dire: le premier projet en Chine de l'Agence Française de Développement, qui maintenant sauve la planète en évitant du CO2, c'était de construire dans ces belles collines... une autoroute. Et y'en a qui disent que la grandeur de la France est derrière nous.

Sur ce je vous laisse, les moteurs de l'avion chauffent déjà sur le tarmac et de beaux nuages gonflés d'une eau claire n'attendent que nous pour se percer en une semaine de douces averses.

Restez en ligne, je reviens après une page de pub. Et Victor, te fatigue pas trop sur la plage.

mardi 30 mars 2010

Carnets, 21 février : Sept sur deux roues (Chengyang)

A sept, nous louons des vélos.
Pas de vitesses ou plus de freins, il faut choisir. On passe tout ça à la clef à molette et c’est parti. Mais qui sont ces gens? Nos coeurs sont consacrés pour les uns à l'architecture, pour d'autres au soin des malades, pour les derniers au sauvetage de la planète, et, pour ma part, à la dégustation de choucroute.
En suivant la rivière, on se perd un peu dans les villages Dong qui s’y accrochent. Tous se font un honneur de ressembler au paradis terrestre, mais sans les deux à poil (en tout cas on ne les a pas vus).
Ce matin, l’art à l’honneur est l’architecture. Pas un clou, pas une vis. Comme le gars qui fait du vélo sans les pieds... sans les mains... sans les dents...
Cette tour du tambour où j’étais hier soir fait 23 mètres de haut. Elle repose, nous dit un vieil homme, sur quatre troncs d’ « arbre des forêts » (林树) – nos esprits sherlockholmesques en déduisent : de pin. A l’approche du faîte, une croisée transversale soutient une poutre centrale qui porte la pointe du chapiteau.
Avant de sortir, nous glissons un billet dans une urne et marquons nos noms sur une feuille. Les sommes sont gravées plus tard en regard des noms sur de grandes plaques noires.

Contre un mur, des lusheng sont remisés, cet instrument dont les tuyaux parallèles peuvent émettre chacun leur note en même temps - leur puissance de cacophonie avoisine celle d'un âne du Poitou. C'est dire. Sur le Mont de la Lune, je les avais vus en action.
Notre route nous mène à Guandong, via Pingzhai (平寨), « village paisible », et Dazhai (大寨), le « grand village », traduit comme… village Da !

La fois où j'ai fait du sport en Chine
En chemin, on joue avec des gosses sur la place du village, c'est-à-dire sur le terrain de basket: on court à vélo derrière eux qui s'enfuient en riant. Preuves accablantes en photos.

Ils sont au pied du mur / d'une tour Dong / du panier de basket.
Quand on les poursuit, ils s'enfuient.
Quand on s'arrête, ils rigolent.
Quand on les fixe, ils se prennent pour les Dalton. Averell est sur la droite.
Et pendant ce temps, le reste de la troupe prend la chose avec philosophie.
Nous mangeons derrière un 小卖部 (bazar) ; dans la belle salle commune d’une grange, deux femmes Dong nous préparent une fondue, à vrai dire excellente. Au fond de la pièces, trois immenses woks encastrés servent, nous dit-on, à l’occasion des fêtes. Au centre de la pièce, la traditionnelle table de deux demi-lunes. Bien sûr la télé !

Image du bonheur: dans un coin de la pièce, un porc bien gras dort du sommeil du juste, baigné d’un trapèze de soleil. Près de lui, sous l’escalier, les volailles caquètent.
La lumière de cette pénombre vient, qui de briques ôtées régulièrement au mur de soubassement, qui de belles fenêtres ornementées d’une « ferronnerie » de terre sèche. De la même manière qu'une taxonomie du vêtement de plage distingue le bikini du monokini et du zérokini, la science des fenêtre oppose au simple et au double vitrage ce qui se nomme le "zérovitrage".

Et faites péter le dragon
Après le repas, je laisse mes amis continuer la balade et je rentre au galop, attraper la navette pour San-ts’iang puis celle pour les rizières de Longji (Long-ts’i, 龙脊), c’est-à-dire en « épine dorsale de dragon ».

J’y arrive à la nuit tombante. Brume et pluie. Je me promène un temps en surplomb de paysages irréels, face au non-être. J'ai la dalle, aussi. J’ai les jetons métaphysiques pour ma balade du lendemain – six heures de marche dans le brouillard et sous la pluie ?

Pour me remettre du néant, je m’enfile quelques spécialités du lieu : riz cuit dans une tige de bambou (竹同反), poireau à l’œuf, thé vert de Longji.

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