lundi 1 mars 2010

Carnet, 14 février (2/2): Fauteur de trouble chez les faiseurs de papier (Shiqiao)

Avant d'inventer l'imprimerie (et le brunch, comme on vient de le voir), les Chinois ont quand même inventé le papier. A Shiqiao (prononcer "Cheu-ts'iao"), le papier se fait à la manière d'antan, sous l'oeil des touristes.

Pour ne rien manquer je loue un taxi (les bus ne reprennent que demain). Je tombe sur un Fangio. Ses yeux sont bridés, mais pas son moteur.

Il ne négocie pas plus les virages que la Wen Jiabao à Copenhague; un bon coup de klaxon et ça doit bien passer. Quand on rattrape une voiture, un coup de klaxon pour la dépasser. Quand on rattrape un piéton, coup de klaxon pour le prévenir. Dans le doute, coup de klaxon pour s'abstenir.

J'ai à peine le temps de m'y faire que déjà nous y sommes. 32 kilomètres en 45 minutes, ça ne paraît pas folichon... mais il faut voir la route. C'est une moyenne avec des pointes à 90 !

Le chauffeur, un vrai poète, insiste pour visiter avec moi. Il me demande trois ou quatre fois quel intérêt je peux bien trouver à ce village. Et pour tout dire je suis bien en peine de fournir une explication convaincue.

De belles maisons clinquent sur les rues, des bandeaux de caractères rouges encadrent les portes et des épis de maïs pendent aux embrasures des fenêtres.


Un gourmet du lieu a installé une cuisine portative, ancêtre gargantuesque du butagaz. Les fumets qu'il exhale me mettent l'eau aux babines.


A présent, petit quizz culturel.

Question à 10 kuai: à Shiqiao (石桥) où donc est le pont (桥) de pierre (石)? Réponse: suivez la rivière.


Question à 100 kuai: où mène-t-il? Réponse: pas de réponse. Il conduit au pied d'une falaise creusée par la rivière et qui s'élève à pic en surplombant la ville. Et là, fini.


En bon cartésien, je traverse pour voir. Quelques marches, un semblant de sentier accroché au roc qui s'arrête vite fait. Cul-de-sac. Mon coeur d'Ingénieur du Corps des Ponts bondit dans ma cage thoracique.

Un plan de relance sous les Tang? Mon poète de chauffeur suggère, pragmatique, qu'il a été construit pour disposer d'un endroit où se réunir pour discuter.

J'achète 40 kuai de papier de riz (celui-là même qu'utilise la bibliothèque de Pékin !) et je rentre au bercail.

(Passer par la case départ pour lire la suite)

Carnet, 14 février (2/2): Fauteur de trouble chez les faiseurs de papier (Shiqiao)

Avant d'inventer l'imprimerie (et le brunch, comme on vient de le voir), les Chinois ont quand même inventé le papier. A Shiqiao (prononcer "Cheu-ts'iao"), le papier se fait à la manière d'antan, sous l'oeil des touristes.

Pour ne rien manquer je loue un taxi (les bus ne reprennent que demain). Je tombe sur un Fangio. Ses yeux sont bridés, mais pas son moteur.

Il ne négocie pas plus les virages que la Wen Jiabao à Copenhague; un bon coup de klaxon et ça doit bien passer. Quand on rattrape une voiture, un coup de klaxon pour la dépasser. Quand on rattrape un piéton, coup de klaxon pour le prévenir. Dans le doute, coup de klaxon pour s'abstenir.

J'ai à peine le temps de m'y faire que déjà nous y sommes. 32 kilomètres en 45 minutes, ça ne paraît pas folichon... mais il faut voir la route. C'est une moyenne avec des pointes à 90 !

Le chauffeur, un vrai poète, insiste pour visiter avec moi. Il me demande trois ou quatre fois quel intérêt je peux bien trouver à ce village. Et pour tout dire je suis bien en peine de fournir une explication convaincue.

De belles maisons clinquent sur les rues, des bandeaux de caractères rouges encadrent les portes et des épis de maïs pendent aux embrasures des fenêtres.


Un gourmet du lieu a installé une cuisine portative, ancêtre gargantuesque du butagaz. Les fumets qu'il exhale me mettent l'eau aux babines.


A présent, petit quizz culturel.

Question à 10 kuai: à Shiqiao (石桥) où donc est le pont (桥) de pierre (石)? Réponse: suivez la rivière.


Question à 100 kuai: où mène-t-il? Réponse: pas de réponse. Il conduit au pied d'une falaise creusée par la rivière et qui s'élève à pic en surplombant la ville. Et là, fini.


En bon cartésien, je traverse pour voir. Quelques marches, un semblant de sentier accroché au roc qui s'arrête vite fait. Cul-de-sac. Mon coeur d'Ingénieur du Corps des Ponts bondit dans ma cage thoracique.

Un plan de relance sous les Tang? Mon poète de chauffeur suggère, pragmatique, qu'il a été construit pour disposer d'un endroit où se réunir pour discuter.

J'achète 40 kuai de papier de riz (celui-là même qu'utilise la bibliothèque de Pékin !) et je rentre au bercail.

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Carnet, 14 février (2/2): Fauteur de trouble chez les faiseurs de papier (Shiqiao)

Avant d'inventer l'imprimerie (et le brunch, comme on vient de le voir), les Chinois ont quand même inventé le papier. A Shiqiao (prononcer "Cheu-ts'iao"), le papier se fait à la manière d'antan, sous l'oeil des touristes.

Pour ne rien manquer je loue un taxi (les bus ne reprennent que demain). Je tombe sur un Fangio. Ses yeux sont bridés, mais pas son moteur.

Il ne négocie pas plus les virages que la Wen Jiabao à Copenhague; un bon coup de klaxon et ça doit bien passer. Quand on rattrape une voiture, un coup de klaxon pour la dépasser. Quand on rattrape un piéton, coup de klaxon pour le prévenir. Dans le doute, coup de klaxon pour s'abstenir.

J'ai à peine le temps de m'y faire que déjà nous y sommes. 32 kilomètres en 45 minutes, ça ne paraît pas folichon... mais il faut voir la route. C'est une moyenne avec des pointes à 90 !

Le chauffeur, un vrai poète, insiste pour visiter avec moi. Il me demande trois ou quatre fois quel intérêt je peux bien trouver à ce village. Et pour tout dire je suis bien en peine de fournir une explication convaincue.

De belles maisons clinquent sur les rues, des bandeaux de caractères rouges encadrent les portes et des épis de maïs pendent aux embrasures des fenêtres.


Un gourmet du lieu a installé une cuisine portative, ancêtre gargantuesque du butagaz. Les fumets qu'il exhale me mettent l'eau aux babines.


A présent, petit quizz culturel.

Question à 10 kuai: à Shiqiao (石桥) où donc est le pont (桥) de pierre (石)? Réponse: suivez la rivière.


Question à 100 kuai: où mène-t-il? Réponse: pas de réponse. Il conduit au pied d'une falaise creusée par la rivière et qui s'élève à pic en surplombant la ville. Et là, fini.


En bon cartésien, je traverse pour voir. Quelques marches, un semblant de sentier accroché au roc qui s'arrête vite fait. Cul-de-sac. Mon coeur d'Ingénieur du Corps des Ponts bondit dans ma cage thoracique.

Un plan de relance sous les Tang? Mon poète de chauffeur suggère, pragmatique, qu'il a été construit pour disposer d'un endroit où se réunir pour discuter.

J'achète 40 kuai de papier de riz (celui-là même qu'utilise la bibliothèque de Pékin !) et je rentre au bercail.

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Carnets, 14 février (1/2): Adieux (Chong'an)

Il est huit heures, un réveil sonne, pas le mien. Je suis délicieusement au chaud - la couverture chauffante diffuse un bien-être doux sous les draps. Air frais dans mes narines, silence total dans la maison.

Je m'habille (façon de parler...), je prends mon sac. Pas de douches il faut s'en douter. Je descends au premier; les toilettes sont au fond d'une terrasse, de plain-pied avec la colline. Francis Cabrel est passé par là. C'est rudimentaire mais propre. Un étage plus bas encore, je pose mon manteau sur une chaise du séjour et laisse mes affaires dessus. Armé de ma polaire, je pars à l'exploration de Chong'an au matin du Nouvel An.

Pas âme qui vive. Les rues jonchées d'enveloppes de pétards semblent couvertes d'un lit de roses. Les premiers stores se lèvent dans l'air frais et dans le chant ininterrompu des coqs.


J'avoue que j'ai une idée derrière la tête. Comme qui dirait, retourner à Kaili et poursuivre ma route ne me déplairait pas, si chaleureux que soit l'accueil de mes hôtes. Pourtant, on m'a prévenu que je ne trouverai pas de bus ce matin. Rentrer en stop?

Deux fois de suite je parcours en long la rue principale. Elle dort encore de la fête de la veille au soir. A un épicier qui installe ses cageots devant la porte, j'achète quelques clémentines bien juteuses pour les offrir à mes hôtes. Je croise des gosses qui patrouillent armés de fusils en plastique, comme de petits Palestiniens dans Ramallah.


A mon retour, ma petite famille s'est levée. La grande soeur donne la bouillie à son bébé, un des garçons discute avec la mère, l'autre peigne d'un geste rapide ses cheveux humides et pourtant ébouriffés. Tu ne t'es pas lavé la figure, me demande-t-on? Et devant moi on pose une bassine d'eau bien chaude dans laquelle on plonge un linge épais.

Puis c'est l'heure des belles. Mère et fille ont posé un petit miroir sur le comptoir face à la rue; toutes deux se maquillent avec soin. Deux ou trois fois un client s'amène et l'une d'elle s'interrompt quelques instants. Eyeliner, couleurs sur les joues, bâtonnets mystérieux, coiffage minutieux... Comme moi le père les regarde l'air mi-amusé.

Le visage rond et énergique de la mère prend ses couleurs. Les pommettes saillent, vivantes, autour du sourire aux dents bien dessinées. Ses yeux brillent sous la frange de jais. Le visage de sa fille n'irradie pas la même joie; elle prend d'autant plus de soin à parfaire son incarnat. Comme un organiste dose les registres, elle camaïeute le pourtour de ses yeux noirs. Elle demande conseil aussi, ses cils sont-ils bien noirs? Puis elle tire en arrière sa longue chevelure et la tend à l'aide de petites barrettes. Mère et fille cachent mêmement ce flot noir en un chignon bien tassé, élégant chez la mère, propre et net chez la fille.

Ce matin les garçons restent en retrait. Le plus jeune, toujours ébouriffé malgré le peignage, s'allume une cigarette. Nez fin, en trompette qui va chercher timidement, air de témérité cachée, il fait des remarques courtes, esquisse un sourire léger. L'aîné, presque volumineux dans son emmitouflage de faux mouton, parle d'une voix égale et douce. Son visage poupin de garçon trop chouchouté, un peu trop plein, trop mou, suit un rythme tranquille.

La deuxième fille n'est pas là (licence de grasse mat'?). Le père sourit. D'un sourire immense et constant, qui prend tout le bas du visage et courbe symétriquement ses lèvres. Son nez busqué commence bas, ses yeux rient, peu de paroles mais chaleureuses, comme un âtre encastré qui éclairerait la pièce d'ombres dansantes. Visage tanné aux cheveux poivre et sel, visage long, visage extraverti mais à la parole calme.

J'aimerais m'attarder mais je dois rentrer. Après un long petit-déjeuner (après la boussole, l'imprimerie et la poudre à canon, les Chinois ont-ils également inventé le brunch?), je vois passer devant la maison un taxi vert (miracle!), donc couleur de Kaili. Je bondis de ma chaise, la famille m'accompagne. L'instant d'après, ils négocient avec le chauffeur. 50 kuai. Je dis oui.


Adieux en coup de vent. La mère rit, les grands yeux de la fille sont responsables, les garçons un pas derrière, le père sourit, gauche. Effusions relatives et absolues. Carnet en poche, je monte avec les autres passagers et le taxi démarre. La nouvelle année peut-elle mieux commencer?

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Carnets, 14 février (1/2): Adieux (Chong'an)

Il est huit heures, un réveil sonne, pas le mien. Je suis délicieusement au chaud - la couverture chauffante diffuse un bien-être doux sous les draps. Air frais dans mes narines, silence total dans la maison.

Je m'habille (façon de parler...), je prends mon sac. Pas de douches il faut s'en douter. Je descends au premier; les toilettes sont au fond d'une terrasse, de plain-pied avec la colline. Francis Cabrel est passé par là. C'est rudimentaire mais propre. Un étage plus bas encore, je pose mon manteau sur une chaise du séjour et laisse mes affaires dessus. Armé de ma polaire, je pars à l'exploration de Chong'an au matin du Nouvel An.

Pas âme qui vive. Les rues jonchées d'enveloppes de pétards semblent couvertes d'un lit de roses. Les premiers stores se lèvent dans l'air frais et dans le chant ininterrompu des coqs.


J'avoue que j'ai une idée derrière la tête. Comme qui dirait, retourner à Kaili et poursuivre ma route ne me déplairait pas, si chaleureux que soit l'accueil de mes hôtes. Pourtant, on m'a prévenu que je ne trouverai pas de bus ce matin. Rentrer en stop?

Deux fois de suite je parcours en long la rue principale. Elle dort encore de la fête de la veille au soir. A un épicier qui installe ses cageots devant la porte, j'achète quelques clémentines bien juteuses pour les offrir à mes hôtes. Je croise des gosses qui patrouillent armés de fusils en plastique, comme de petits Palestiniens dans Ramallah.


A mon retour, ma petite famille s'est levée. La grande soeur donne la bouillie à son bébé, un des garçons discute avec la mère, l'autre peigne d'un geste rapide ses cheveux humides et pourtant ébouriffés. Tu ne t'es pas lavé la figure, me demande-t-on? Et devant moi on pose une bassine d'eau bien chaude dans laquelle on plonge un linge épais.

Puis c'est l'heure des belles. Mère et fille ont posé un petit miroir sur le comptoir face à la rue; toutes deux se maquillent avec soin. Deux ou trois fois un client s'amène et l'une d'elle s'interrompt quelques instants. Eyeliner, couleurs sur les joues, bâtonnets mystérieux, coiffage minutieux... Comme moi le père les regarde l'air mi-amusé.

Le visage rond et énergique de la mère prend ses couleurs. Les pommettes saillent, vivantes, autour du sourire aux dents bien dessinées. Ses yeux brillent sous la frange de jais. Le visage de sa fille n'irradie pas la même joie; elle prend d'autant plus de soin à parfaire son incarnat. Comme un organiste dose les registres, elle camaïeute le pourtour de ses yeux noirs. Elle demande conseil aussi, ses cils sont-ils bien noirs? Puis elle tire en arrière sa longue chevelure et la tend à l'aide de petites barrettes. Mère et fille cachent mêmement ce flot noir en un chignon bien tassé, élégant chez la mère, propre et net chez la fille.

Ce matin les garçons restent en retrait. Le plus jeune, toujours ébouriffé malgré le peignage, s'allume une cigarette. Nez fin, en trompette qui va chercher timidement, air de témérité cachée, il fait des remarques courtes, esquisse un sourire léger. L'aîné, presque volumineux dans son emmitouflage de faux mouton, parle d'une voix égale et douce. Son visage poupin de garçon trop chouchouté, un peu trop plein, trop mou, suit un rythme tranquille.

La deuxième fille n'est pas là (licence de grasse mat'?). Le père sourit. D'un sourire immense et constant, qui prend tout le bas du visage et courbe symétriquement ses lèvres. Son nez busqué commence bas, ses yeux rient, peu de paroles mais chaleureuses, comme un âtre encastré qui éclairerait la pièce d'ombres dansantes. Visage tanné aux cheveux poivre et sel, visage long, visage extraverti mais à la parole calme.

J'aimerais m'attarder mais je dois rentrer. Après un long petit-déjeuner (après la boussole, l'imprimerie et la poudre à canon, les Chinois ont-ils également inventé le brunch?), je vois passer devant la maison un taxi vert (miracle!), donc couleur de Kaili. Je bondis de ma chaise, la famille m'accompagne. L'instant d'après, ils négocient avec le chauffeur. 50 kuai. Je dis oui.


Adieux en coup de vent. La mère rit, les grands yeux de la fille sont responsables, les garçons un pas derrière, le père sourit, gauche. Effusions relatives et absolues. Carnet en poche, je monte avec les autres passagers et le taxi démarre. La nouvelle année peut-elle mieux commencer?

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Carnets, 14 février (1/2): Adieux (Chong'an)

Il est huit heures, un réveil sonne, pas le mien. Je suis délicieusement au chaud - la couverture chauffante diffuse un bien-être doux sous les draps. Air frais dans mes narines, silence total dans la maison.

Je m'habille (façon de parler...), je prends mon sac. Pas de douches il faut s'en douter. Je descends au premier; les toilettes sont au fond d'une terrasse, de plain-pied avec la colline. Francis Cabrel est passé par là. C'est rudimentaire mais propre. Un étage plus bas encore, je pose mon manteau sur une chaise du séjour et laisse mes affaires dessus. Armé de ma polaire, je pars à l'exploration de Chong'an au matin du Nouvel An.

Pas âme qui vive. Les rues jonchées d'enveloppes de pétards semblent couvertes d'un lit de roses. Les premiers stores se lèvent dans l'air frais et dans le chant ininterrompu des coqs.


J'avoue que j'ai une idée derrière la tête. Comme qui dirait, retourner à Kaili et poursuivre ma route ne me déplairait pas, si chaleureux que soit l'accueil de mes hôtes. Pourtant, on m'a prévenu que je ne trouverai pas de bus ce matin. Rentrer en stop?

Deux fois de suite je parcours en long la rue principale. Elle dort encore de la fête de la veille au soir. A un épicier qui installe ses cageots devant la porte, j'achète quelques clémentines bien juteuses pour les offrir à mes hôtes. Je croise des gosses qui patrouillent armés de fusils en plastique, comme de petits Palestiniens dans Ramallah.


A mon retour, ma petite famille s'est levée. La grande soeur donne la bouillie à son bébé, un des garçons discute avec la mère, l'autre peigne d'un geste rapide ses cheveux humides et pourtant ébouriffés. Tu ne t'es pas lavé la figure, me demande-t-on? Et devant moi on pose une bassine d'eau bien chaude dans laquelle on plonge un linge épais.

Puis c'est l'heure des belles. Mère et fille ont posé un petit miroir sur le comptoir face à la rue; toutes deux se maquillent avec soin. Deux ou trois fois un client s'amène et l'une d'elle s'interrompt quelques instants. Eyeliner, couleurs sur les joues, bâtonnets mystérieux, coiffage minutieux... Comme moi le père les regarde l'air mi-amusé.

Le visage rond et énergique de la mère prend ses couleurs. Les pommettes saillent, vivantes, autour du sourire aux dents bien dessinées. Ses yeux brillent sous la frange de jais. Le visage de sa fille n'irradie pas la même joie; elle prend d'autant plus de soin à parfaire son incarnat. Comme un organiste dose les registres, elle camaïeute le pourtour de ses yeux noirs. Elle demande conseil aussi, ses cils sont-ils bien noirs? Puis elle tire en arrière sa longue chevelure et la tend à l'aide de petites barrettes. Mère et fille cachent mêmement ce flot noir en un chignon bien tassé, élégant chez la mère, propre et net chez la fille.

Ce matin les garçons restent en retrait. Le plus jeune, toujours ébouriffé malgré le peignage, s'allume une cigarette. Nez fin, en trompette qui va chercher timidement, air de témérité cachée, il fait des remarques courtes, esquisse un sourire léger. L'aîné, presque volumineux dans son emmitouflage de faux mouton, parle d'une voix égale et douce. Son visage poupin de garçon trop chouchouté, un peu trop plein, trop mou, suit un rythme tranquille.

La deuxième fille n'est pas là (licence de grasse mat'?). Le père sourit. D'un sourire immense et constant, qui prend tout le bas du visage et courbe symétriquement ses lèvres. Son nez busqué commence bas, ses yeux rient, peu de paroles mais chaleureuses, comme un âtre encastré qui éclairerait la pièce d'ombres dansantes. Visage tanné aux cheveux poivre et sel, visage long, visage extraverti mais à la parole calme.

J'aimerais m'attarder mais je dois rentrer. Après un long petit-déjeuner (après la boussole, l'imprimerie et la poudre à canon, les Chinois ont-ils également inventé le brunch?), je vois passer devant la maison un taxi vert (miracle!), donc couleur de Kaili. Je bondis de ma chaise, la famille m'accompagne. L'instant d'après, ils négocient avec le chauffeur. 50 kuai. Je dis oui.


Adieux en coup de vent. La mère rit, les grands yeux de la fille sont responsables, les garçons un pas derrière, le père sourit, gauche. Effusions relatives et absolues. Carnet en poche, je monte avec les autres passagers et le taxi démarre. La nouvelle année peut-elle mieux commencer?

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mercredi 24 février 2010

Carnets, 13 février: La Chine passe le Nouvel an (Kaili-Chong'an-Xinzhai)

Au marché de Kaili
Aujourd'hui c'est la Fête du printemps ("Chun Jie", prononcer Tch'ouen-tsie), le Nouvel an chinois. Chez nous, la Saint-Sylvestre rime avec fois gras-champagne, ascendant homard-petits fours. De ce côté du monde, ça rime avec pétard. C'est reparti comme en quarante, parce qu'il faut que ce soit "vivant" (热闹) - bien sûr ils se bouchent les oreilles chaque explosion !

Kaili bout. Un marché immense a envahi les rues étroites de sa clameur aiguë. Les motos klaxonnent sans répit, les marchands se frayent un passage parmi la foule, une lourde charge sur l'épaule. Je suis bousculé, mes tympans déchirés, mes yeux éblouis.


La Chine n'est pas le pays du monopole pour rien. Le menu du soir est écrit dans les stands: fruits, légumes, épices pour accompagner le coq qu'on égorge. Les vendeuses à coiffe font assaut de sourires. Les ménagères s'affairent pour remplir leur panier, tandis que leurs époux tâtent un peu les coqs et négocient âprement leur prix.


Bientôt, il me semble que j'ai trouvé la gare routière pour Chong'an. Elle n'est pas où mon plan l'indique, mais je ne chipote pas pour si peu. Je monte dans un minibus qui se remplit peu à peu de voyageurs chargés de bagages aux volumes excentriques. Au bout de 30 minutes, il est plein. Dans l'intervalle, on a changé de chauffeur pour une sorte d'ahuri aux yeux troubles. Il cale deux fois et il démarre.

Sur les hauteurs de Chong'an
A Chong'an comme à Kaili c'est la folie. Les rues anonymes de cette bourgade grise fourmillent d'activité. Je demande la direction de Xinzhai, un village de la minorité Gejia perché sur une colline avoisinante.

Comme son nom l'indique, Chong'an (重岸) est sur un fleuve; Xinzhai est sur l'autre rive. Un passeur d'âge vénérable fait la traversée pour 1 yuan aller-retour. Son corps émacié pèse de tout son poids sur la rame unique, dans un grand mouvement de balancier. La barque glisse sur les eaux vertes. De belles maisons en bois sur la rive que je viens de quitter veillent sur les flots calmes. Choc léger. Nous accostons.


Je longe la rive sur une courte distance, puis la montée commence. C'est stupéfiant.

Un chemin de terre serpente entre des cultures en étages et se perd dans les collines boisées. Des champs miniatures, accrochés dans la pente, couvrent toutes les teintes de vert et sont bordés par de petits murets de terre.


Je chemine aux côtés d'un habitant du lieu. Je lui parle en mandarin, espérant qu'il me comprenne. Il me répond dans une langue mystérieuse, à la fois suffisamment proche pour que je puisse croire avoir mal entendu et assez éloignée pour que je n'y comprenne goutte. Et comme je lui réponds, il croit que j'ai compris...

En contrebas de Xinzhai encore caché, les premières belles maisons de bois, à flanc de colline, entourées de ces aires irrégulières de riz et de céréales (colza d'un jaune lumineux !); certaines bâtisses sont pour les hommes, d'autres sont pour les bêtes. Les coqs hurlent à chaque pétard qui explose.


A Xinzhai, des maisons de bois par centaines, à la fois rustiques dans l'idée de confort qu'elles impliquent et travaillées dans certains motifs du bois. Evidemment, un imbécile fait construire sa maison en béton et un connard frime avec sa bagnole. Les vieilles au fichu bleu suivent d'un oeil dubitatif cet étranger qui passe.




Je m'assieds dans les hauteurs. Un jeune Chinois me rejoint bientôt, intrigué par ce carnet et ce que j'y griffonne. Il m'emmène pour un tour des collines.

Vue hallucinante sur les cultures en étages. Liu Fa me raconte qu'au printemps tout est fleuri. Il ne comprend pas quand je trouve belles les maisons de son village, mais il aime la marche. Nous cheminons entre les pins.


Quand nous débouchons sur une clairière, il propose qu'on se repose. Il fait un feu. Chaleur subite et vive du pin qui se consume. Puis nous nous séparons.


Je redescends dans la vallée. Je longe un cimetière aux tombes en monticules de pierre.


Le bac me ramène dans un monde différent de celui que j'ai quitté. Les rues de Chong'an sont désertées. Les mues mauves de pétard jonchent les rues où se tenait la foire, et sur les dernières devantures ouvertes, un rideau de fer tombe avec fracas.


Je projette de rentrer à Kaili en passant par Matang (autre village Gejia), et je m'arrête dans une épicerie pour y manger un brin (il est 13 heures). La famille propriétaire me dit alors qu'il n'y a plus de bus car c'est Chun Jie, ni aujourd'hui, ni demain. Mais que je peux rester passer le Nouvel an avec eux.

Qui aurait dit non?

Chun Jie (presque) en famille
Taraudé par l'incertitude de mon programme futur, je suis au milieu d'un va-et-vient incessant de préparatifs affairés, auxquels surtout l'on ne veut pas que l'invité participe. Père et mère pour l'heure invisibles, deux jeunes filles, leurs maris. L'air jeune mais ne le sont pas. Un petit enfant, sa maman le berce, elle fait quinze-seize ans, mais sérieuse, sérieuse ! L'autre jeune fille est plus mignonne, donc elle a l'air ennuyé, tapote sur son portable, se recoiffe.

Trois heures et quart, l'heure du pétard. On en fait sauter des petits, des grands, on en jette, on en lance. Chong'an pète de partout.

Dans tout ce boucan, j'ai assez froid. La pièce principale est ouverte sur la rue, le comptoir y est installé, plein d'un fourre-tout de snacks et de babioles - il faut bien vendre quand même ! Au mur, sur de grandes étagères, un bric-à-brac de briquets, de boites béantes et de boissons à bulles. Nous sommes assis autour d'un foyer de charbon; chaleur courte en distance.

Toute l'après-midi, maman s'affaire à la cuisine. Pendant ce temps, on grignote du bambou. C'est très simple à manger, il suffit de réveiller ses gènes panda. D'un mouvement ferme des incisives, détacher l'écorce. Puis mastiquer la chair pour en extraire le jus sucré. Enfin, cracher le résidu ligneux dans la corbeille idoine.

J'entends sans cesse renouvelé le crépitement des victuailles dans le wok, l'entrechoquement des ustensiles culinaires. Soudain vers quatre heures, on dresse une table qu'on place au dessus des braises. Les plats s'y multiplient (Jésus était-il chinois?), leur abondance fume dans l'air frais. Sur le pas de la porte jonché de débris de pétards, l'encens brûle en bâtonnets.

Le dîner est pantagruélique, qui plus est à l'heure de mon goûter.

La table est dressée au dessus de l'âtre. Les plats dans leur multitude débordante n'y tiennent pas. Pays de l'excès en nombre. Le maître de maison glisse un morceau de poisson grillé dans mon bol. Je ne sais quels gestes avoir, quelles règles observer. Dans le doute, je me confonds en remerciements sincères et mime mes hôtes. On me tend du poulet aux champignons, du foie aux poivrons, des intestins marinés, des haricots sautés, et autant de plats dont je ne saurais dire de quoi ils sont faits. Miracle, j'échappe aux pattes de poulet, pourtant bien ragoûtantes. Le repas fini, à voir la table on le dirait à peine commencé.

Puis c'est l'expédition. Le but inavoué est de mettre le feu au pâté de maisons. Heure: 20 heures. Armement: des fleurs de fumée (花烟). Il n'y a pas à dire, ces Chinois ont toujours la fleur au fusil.

Toute la famille est de la partie, y compris bébé dans une nacelle de tissu sur le dos de sa grand-mère. On fait une boutique après l'autre. Traversée d'un terrain vague (ancien lit de la rivière?), on tambourine au rideau de fer d'une boutique manifestement fermée. Pas de réponse. Donc on soulève le rideau et on entre - ce n'est pas verrouillé. On tâte de tout. La propriétaire finit par arriver, et ce sont de grandes discussions avant de repartir avec sous le bras deux grosses caisses pleines de fusées.

A cette expédition en grande pompe aux airs de cérémonial confucéen, suit la mise à feu et son aléa savamment calculé, lequel doit permettre de provoquer, avec probabilité de un sur deux, l'un des événements suivants: court-circuit des lignes électriques, effondrement des poteaux, brûlure au 3e degré des artificiers et incendie du quartier.

Un des beau-fils allume la mèche de la première boite. Suivent 36 explosions cadencées. Rebelote, 25 pour la deuxième boite. Pas d'accident. La famille rouvre les yeux et s'enlève les mains de sur les oreilles. On jurerait voir l'homme qui scie la branche sur laquelle il est assis s'étonner de ne pas être tombé. Certaines fusées ont dû propulser une bonne étoile dans le firmament.

L'heure des braves définitivement derrière nous, vient celle des dominos. Evidemment, cela ne peut pas être aussi simple que les nôtres. Le majiang (麻将, prononcer ma-tsiang) est une sorte de quems au fond, mais avec 12 dominos au lieu de 4 cartes en main, et pas de partenaires.

Au bout de deux heures de jeu intense, j'ai toujours rien pigé. Et de surcroît ils jouent du blé ! Ah, ces Chinois !

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